Catalogue OAI du consortium CAHIER

Desanti, Jean-Toussaint (1914-2002)

Paradoxes pour un dialogue imaginaire

David Wittman (édition)
Institut Desanti, ENS de Lyon
Tous droits réservés

Chapitre I Paradoxes pour un dialogue imaginaireVoici bientôt un demi-siècle que je lis de la philosophie ; et depuis quarante ans à peu près j'en fais lire aux autres, croyant par là les instruire en la matière. Il m'est arrivé aussi, fréquemment, de raconter de la philosophie, m'efforçant d'y ajouter quelque chose de mon cru. J'ai dû ainsi raconter de l'Aristote, du Kant, du Descartes (Oh combien !), du Leibniz et d'autres encore, au gré, comme il est dit, “des nécessités de l'enseignement”; et aussi selon mes goûts et exigences propres, en partie transitoires, ayant traversé en cela bien des modes et de saisons. Me voici maintenant contraint de me poser la question : qu'ai-je lu à vrai dire, et qu'ai-je raconté ? On pourrait me sommer de fournir mon catalogue de lectures et la liste de mes “leçons”. Peut-être en serais-je capable. Mais ma réponse n'aurait d'autre intérêt qu'anecdotique, et l'information qu'elle procurerait serait des plus décevantes. Et si l'on me demandait “Quelle sorte de philosophie avez-vous pratiquée ?”, je ne pourrais formuler, à tout prendre, qu'une brutale réponse : “Est philosophie – justement ce que j'ai pratiqué sous ce nom”. Et la question renaitrait de la réponse : “Qu'avez-vous pratiqué au juste?”. A ce point je reprendrais mes cartes (je veux dire mes “lectures”) pour les battre à nouveau et tenter, s'il est possible, d'en faire surgir un jeu mieux organisé et un récit moins rhapsodique. Ici quelques voix ne manqueraient pas de s'enfler. “Redistribuer les cartes ? Vous n'y pensez pas sérieusement. Les jeux sont faits. La configuration qui vous astreint est là, inscrite sur le tapis vert. D'autres y ont pourvu et de longue main. Il ne vous reste qu'à jouer. Et defense de changer de place, quand bien même la votre serait celle du mort”.A cel rien à répondre, sinon par un geste qui casse le jeu. Renversons la table et voici les cartes qui reviennent à l'état sauvage. Plus de places marquées. Plus de joueurs. Plus de mort.Cette violence aurait-elle aboli ce dont il était question dans le jeu ? Nullement. Le roi de coeur reste le roi de coeur. Il est là tout simplement, gisant à terre, hors de tout jeu, le temps qu'il y reste. Et Aristote aussi, avec Kant et Hegel. Qu'on les relève ou non, cela ne fait rien à l'affaire. Ils demeurent en ce lieu de désordre, dans les limbes de l'attente. Et qui pourrait jamais m'empêcher de rêver au roi de coeur, pour peu qu'il se retrouve à l'état libre ?Il me faut donc tenter de réduire à l'état libre ces massives constructions qu'on appelle des philosophies. Il semble qu'elles ne se laissent pas aisément déplacer, toutes se trouvant assignées à un lieu propre et y demeurant comme solidifiées, chacune en son temps. Il y a un temps pour Aristote, un temps pour Galilée et Descartes, et un autre encore, aujourd'hui, pour nous qui venons après tout ce monde là. Tout se passe en apparence comme si nous vivions aux étages élevées d'un édifice en construction. Nous aurions le droit d'emprunter les escaliers, de descendre au premier et aussi dans les sous sols pour voir ce qui s'y est passé autrefois. Mais bouleverser l'ordre des étages, cela nous paraît interdit. L'édifice y perdrait son assise. Casser le jeu alors, n'est-ce pas pure chimère ? Qui peut se donner le pouvoir de bouleverser l'ordonnace des temps ? N'a-t-il pas été écrit déjà, et répété depuis deux siècles que “chacun est le fils de son temps “? Et qu'il faut ici, maintenant, dans la configuration présente et incontournable s'acquitter de la dette et accomplire la tâche de lire, déchiffrer, exprimer, ce que ce temps comporte, se plier à sa tournure, et bon an mal an, y trouver son langage ? Oui, cela se dit. Et si l'on prend au sérieux ce dire, alors, toute philosophie n'aura jamais consistée, et ne consiste encore, qu'à se reconnaître installé dans le pli de quelques maîtres concepts, expressifs de ce perpétuel aujourd'hui. Interdiction de se déraciner et de déraciner quiconque. Mieux qu'à ses fruits, l'arbre se reconnaîtra à ses racines. Et dans ce monde végétal rien ne se laissera déplacer.Qu'en est-il de ce dire et des racines dont il y est question ? Comment s'est-il lui-même produit et enraciné à son tour ? Ajournons pour l'instant le problème, jusqu'au moment où nous ne pourrons l'éviter. Posons nous plutôt la question suivante, pour nous urgente et liminaire. Ce dire, faut-il d'emblée le prendre au sérieux ?Rien ne nous y contraint, sinon la représentation, peut-être illusoire, que nous nous formons du temps historique. Nous imaginons volontiers que le passé pèse à nos portes, pour autant du moins qu'elles demeurent fermées : c'est à dire le temps que nous restons assignés à la tâche présente ; lire par exemple, et chercher le sens. Mais que la porte s'ouvre et plus rien ne pèse. A vrai dire rien ne fait irruption. Au delà de la porte il n'y avait rien de massif, mais quelque chose comme un néant fait de décombres et de traces, inertes, données à saisir et à réveiller. Fiction pour fiction forgeons, pour notre commodité, celle d'une historicité minimale, déchargée du poids des métaphores causales et dynamiques. Que nos contraintes demeurent faibles : a) un temps public sans efficace, dont nous ne retenons que l'ordre, sucessif, irréversible et transitif (Aristote n'y a pas lu Descartes, et quiconque est en situation de lire Descartes, a pu lire Aristote); b) un domaine temporalisé, irrémédiablement clos, où nous ne pouvons plus intervenir en personne, lui-même ordonné au temps public et que nous nommons passé ; c) un espace plat, au premier regard simple champ de coexistence des “textes” ouvert indéfiniment en ceci qu'il m'est donné de pouvoir m'y déplacer, avec l'entière liberté du lecteur, fermé cependant par la contrainte minimale qui l'assigne, en bloc, au passé. Bien entendu retenons fermement le caractère fictif et fantomatique de cette “historicité minimale”. Nous tenons pour certain que “ces gens là”, les philosophes, ont vécu et produit en leur temps. Mais comme notre objet est de chercher ce que peut bien signifier “produire de la philosophie en son temps”, et que nous n'en savons rien encore, il nous faut forger la fiction méthodologique d'un temps historique a-causal, ni mort ni vivant, désert provisoire offert à nos laborieux pélerinages. Bref, donnons nous la notion du lieu encore indéterminé, où, le temsp d'engager la conversation, nous rencontrons “ces gens là” : les limbes de l'histoire.Question préalable : en ce champ d'indétermination que peut désigner le nom propre : “Aristote”, “Kant” etc. ? Il nous faut ici ajouter à nos faibles contraintes. Aux corps de textes, distribués selon l'ordre linéaire des intervalles de temps, nous supposerons qu'il est requis de faire correspondre un ensemble d'indices (des étiquettes, en quelque sorte) : les noms d'auteurs. Cette exigence n'est pas plus forte que celle qui me porte à conclure, si j'observe des traces de pas sur le sable, au passage d'un promeneur qui m'a précédé. Il dépend de moi cependant de la renforcer : en examinant les traces (pieds nus, sandales, souliers à clous). Il m'est possible encore de mettre en oeuvre des techniques plus raffinées qui pourraient conduire à déterminer le sexe, l'âge, la taille, le poids du promeneur absent. En allant plus loin, en interrogeant les voisins (ce que toutes les polices pratiquent) peut être pourrai-je mettre un visage et un nom sur ces traces. Rien ne m'empêcherait alros d'énoncer : “X” est le nom propre de la personne qui tel jour à telle heure a marché en tel point de la plage de ... Ce qui constituerait (quand bien même j'ignorerais tout de la personne en question) une dénomination univoque qui me permettrait d'uen parler comme de “cette personne”. Et tout ce qu'il m'adviendra d'apprendre d'elle sera rapporté à cette première désignation. Il en va de même de ces ensembles de traces qui constituent nos corps de textes, à ceci près qu'ils nous sont livrés étiquetés, collectionnés, rapportés (généralement) à un nom d'auteur. Nous disposons de catalogues, d'index, de bibliographies partielles ou exhaustives, c'est selon, mais toujours disponibles. Cependant, à y regarder de plsu près, nous sommes dans la situation du chasseur solitaire. Nous lisons dans nos catalogues la liste des “oeuvres” étiquetées sous le nom d'Aristote. Mais lire la liste est une chose, entrer dans l'oeuvre une autre. On ne peut l'aborder que d'un seul côté à la fois, et dans la continuité d'un temps mesuré : celui de la lecture. Que désigne alors le nom propre “Aristote” ? Certes celui qui a écrit la phrase que je lis maintenant, et du même coup celui que désigne l'étiquette et qui est à jamais absent du temps vivant de la lecture. Ne me faut-il pas alors tenter de vérifier si du moins (ce qui est ici présupposé) l'étiquette est bonne, le nom “Aristote” désigne un seul et même Aristote, celui que par ailleurs on nomme “le Stagirite” et celui qu'un autre “auteur” devait appeler “il maestro di coloro, che sanno” ? Retenons au départ cette double nature du texte: toujours fermé et englobant il ne vit cependant que de sa perpétuelle ouverture, dans l'enchaînement de ses manifestations locales. Qu'il soit livré assigné à son nom propre, voilà qui pose la question : comment et sous quel mode cet auteur absent peut-il être repéré présent dans l'agencement des contextes qui dorment à jamais sous son nom ? Il est à prévoir que le respect de ces faibles contraintes nous permet quelques libertés, mais non toutes. Je demeure toujours, au départ, libre d'organiser mes lectures, c'est-à-dire de me mouvoir à ma guise dans le Corpus considéré. Cela se pratique : chercher le point singulier, le creux, le mal vu qui, encore, demeure effacé. Rien par exemple ne m'empêche de lire ensemble (une phrase de chaque) Arisote Métaphysique Z et, du même Aristote, le petit traité des Songes, simplement pour voir ce qui se passe et quel effet de sens (ou de non sens, mais le non sens fait problème) cela produit dans l'ordre du discours. “Rien ne m'empêche” : cela veut dire que dans un Corpus il n'y a pas d'entrée privilégiée (sinon comme conséquence des stratifications traditionnelles) et qu'il est, en principe, possible d'en ouvrir simultanément plusieurs. On pourrait même, à la rigueur, les choisir de façon entièrement aléatoire, de telle sorte que l'apparente continuité de coprus (la “suite des idées”, comme il est dit) soit brisée et l'ordonnance reçue des textes désarticulée. Cet usage extrême (et quasi démentiel) de la liberté de lecture déploie cependant ses propres contraintes : négatives pourla plupart, puisqu'il importe alors (à l'inverse de tout ce qu'on nous a appris, à l'inverse de l'expérience même que nous nous formons du cours de nos pensées) d'aller à contre-texte, d'interrompre le mouvement qui court vers le sens attendu, ou entrevu. Il faut ici s'interdire d'écouter la voix qui parle dans le texte; il importe de le prendre hors de sa continuité, comme un ensemble d'expressions simplement coexistentes, inscrites sur une surface de structure indéterminée. Le “Corpus” devient alors simple prétexte, une matrice à partir de quoi il va être possible d'engendrer des “textes”, c'est-à-dire des suites de discours produisant des effets de sens. Mais toute voix serait elle abolie du fait qu'on s'interdirait d'écouter celle qui est supposée parler ? Il s'en faut. Imaginons en effet le jeu suivant. Nous disposons de l'édition Becker d'Aristote. Demandons à quelqu'un de tirer cinq cents numéros, par exemple, d'un urne qui en contiendrait, mettons, 1093. Chaque fois qu'il aurait tiré un numéro il devrait prononcer soit la lettre a, soit la lettre b. Nous disposerions de cinq cents textes distingués au hasard à partir de la numérotation de Becker. Dans chacun de ces textes nous choisirions nous-mêmes une phrase, les yeux fermés, à la manière de ceux qui, pensant y trouver quelqeu conseil ou inspiration, jouent avec le Bible. La dispostion aléatoire ainsi produite ne resterait pas longtemps insignifiante. Supposons par exemple que nous tirions successivement 735b et 425a. Piquant “au hasard” en 735b nous lisons la phrase suivante “Peut-être n'avons nous pas distingué tous les cas”, et en 425a la phrase suivante “sans chaleur en effet aucune perception n'est possible”.Que faire à partir de là ? Continuer le jeu de la Bible et ajourner toute interprétation ? Ou plutôt rapporter les deux phrases que le hasard nous livre à leur contexte immédiat ? Le premier parti n'offre que peu d'intérêt puisqu'il nous faudra bien à un moment nous décider pour le second. Autant commencer par lui. Dès lors nous entrons dans la sphère du sens. Il nous faudra nous interesser à ces cas (ta sumbainonta) dont on nous dit qu'ils ont été négligés. Et nous découvrirons, en explorant le voisinage textuel, qu'il y est précisément question de la terre et de l'eau et aussi de cette chaleur, dont justement (et je n'ai pas triché, j'ai joué au hasard) la seconde des phrases distinguées nous parle. Notre contrainte négative (nous interdire de prêter l'oriel à la voix qui parle, briser l'apparente continuité du discours)en engendre au moins une autre positive : laisser venir au jour les enchaînements de voisinages textuels, et les suivre comme autant de traces d'un sens qu'il importe de découvrir. Une autre voix commence alors de parler. Celle d'Aristote ? Nul ne peut le dire encore maintenant. Mais quelque chose comme une voix réveille et met en mouvement, de voisinage en voisinage, une suite de renvois de sens, endormis dans la pleine épaisseur du Corpus. Un autre exemple, pour préciser ce point. Nous disposons aujourd'hui, sous le titre Spinoza Ethica d'un répertoire exhaustif du vocabulaire de l'Ethique ainsiq ue d'une liste exhaustive, établie par l'ordinateur, de tous les contextes immédiats de ces mots. C'est la un instrument de travail qui devrait devenir indispensable à qui veut étudier Spinoza. Or, “étudier Spinoza” cela peut s'entendre de deux manières, au moins, selon qu'on a déjà lu Spinoza et qu'on se demande ce qu'il a voulu dire au juste, ou selon qu'on l'aborde pour la première fois. Question : quelle espèce d'accès le “contre-livre” Spinoza Ethica fournirait-il vers le sens du spinozisme dans le cas d'un chercheur qui, lisant le latin, n'aurait jamais lu Spinoza, en aurait à peine entendu parler ? Remarquons que la liberté d'un tel lecteur, à l'égard des intentions supposées de Spinoza resterait entière, puisque totalement ignorant du texte, il pourrait se mouvoir dans l'index à son gré, aucun mot ne disposant pour lui de quelque privilège, au point de départ du moins. Cependant, même à s'en tenir à ce corpus lexicographique, notre lecteur ne manquerait pas de s'apercevoir que certains mots (necessitas, substantia, potentia par exemple) pèsent plus que d'autres. Il lui faudrait en ce cas ou bien renoncer à comprendre Spinoza, ou bien s'interesser au statut des phrases dans lesquelles de tels mots figurent. Et comment le pourrait-il sans se référer aux contextes dans lesquels l'usage de telles phrases produit un effet de sens ? Dès ce moment le voici au travail, soumis aux contraintes qui naissent des relations de voisinage que soutiennent de tels contextes.Compliquons encore notre jeu, si étrange qu'il paraisse. Puisque nous disposons de corps de textes chronologiquement ordonnés et étiquetés chacun sous un nom propre lui convenant, et puisque ces différents corps figurent dans des catalogues et coexistentent dans les bibliothèques, rien ne nous empêche de mettre la chronologie entre parenthèses. Bien entendu, au point de départ il nous faudra décider de l'étendue du domaine dans lequel nous nous proposons de poursuivre le jeu. Certains noms propres seront exclus par convention, du moins au point de départ. Supposons que notre liste contienne, au moins, les noms de ceux que l'on appelle traditionnellement les “grands philosophes”. Nous choisirons donc, au hasard, n de ces noms, tous distincts et à chaque coup nous choisirons, dans leur corpus respectif, m phrases tirées au hasard, que nous mélangerons dans une urne. Les tirant de là, nous les lirons une à une. Question : que devient ce qui se nomme “philosophie” pour qui pratique un tel jeu, en admettant qu'il le poursuive assez longtemps pour y prendre intérêt ? Il est prudent, ici, de distinguer deux cas. Celui du professionnel, qui a déjà lu à la manière usuelle et déjà travaillé quelques uns de ces corps de textes. Lui verra (peut-être pour son profit, peut-être pour son malheur) se desarticuler et se défaire les ordonnances familières, et pas seulement la chronologie. Mais l'autre lecteur, celui qui ne sait pas d'avance et à qui on aurait dit “voilà – c'est de la philosophie, c'est ainsi qu'on l'appelle, à vous de voir, selon la règle de ce jeu, de quoi il est question”, parviendrait-il à dessiner quelque chose comme un sens et à énoncer quelque proposition concernant “ce dont il est question “?La situation d'un tel “lecteur” serait difficile mais non desespérée, à condition qu'il puisse parler pour lui même la langue dans laquelle auraient été écrits (ou traduits) ces “textes”, qu'il ait quelque souci (un peu de “curiosité” en somme) du sens de ce qu'il pourrait dire ou entendre, et que le jeu dure assez longtemps. Il est vraisemblable qu'il y apprendrait quelque chose au sujet de la “philosophie”.Imaginons le jeu. Notre lecteur (nommons le “Paul”) aurait après de longs essais tiré trois phrases d'auteurs différents (par exemple Aristote, Descartes, Spinoza). Trichons un peu avec les probabilités. La chance pour que ces phrases comportent le même nom de concept est assez faible, mais non nulle. La chance de le rencontrer chez des “auteurs” différents quatre fois en un nombre assez grand d'épreuves est certainement bien supérieure à celle de gagner le gros lot au jeu de loto. Supposons qu'elle se réalise et que ce nom soit “substance”. Ma tricherie consiste en ceci que ce nom est de forte occurrence ches les auteurs choisis. Paul aurait déjà entendu user de ce nom, en d'autres occasions (chez son pharmacien par exemple, ou peut-être dans la conversation : quelqu'un aurait pu lui dire “je comprends la substance de vos paroles”). Peut-être se demanderait-il comment le même mot peut être employé dans le cas du bicarbonate de soude et dans le cas d'un discours. Peut-être ne se poserait-il aucune question explicite à ce sujet. Il s'abandonnerait à l'usage, comme le lui a enseigné la pratique de la parole où il aurait acquis l'expérience des polysémies familières. Dans le cas présent cependant Paul ne pourrait s'abandonner à l'usage. Supposons en effet que le jeu lui ait livré les phrases suivantes: 1) Aristote, Catégories 2b8 “Parmi les substances secondes l'espèce est davantage substance que le genre” 2) Descartes Principes I, 522 “c'est pourquoi lorsqu'on en rcontre quelqu'un, on a raison de conclure qu'il est l'attribut de quelque substance, et que cette substance existe”. Spinoza Ethique I, proposition 8 “Toute substance est nécessairement infinie”. Remarquons que je triche largement en supposant que le hasard a proposé à Paul des phrases que j'ai soigneusement choisies moi-même. Mais je ne triche pas tout à fait puisque ces phrases se trouvent dans le “corpus philosophique”. Disons que j'ai beaucoup de chance avec Paul : il a la main heureuse, eu égard du moins à ce que j'attends de lui. Peut-être, pour rassurer mon lecteur, dois-je modifier la règle du jeu. Paul aurait après un nombre considérable d'épreuves (30 000 par exemple) tiré vingt phrases d'auteurs différents où figure le mot “substance”. Parmi elles se trouveraient les trois phrases en question et je les lui aurais désignées en “connaissance de cause” pour chercher à savoir ce qu'il en pense. Cette modification apaisante ne change rien à la suite de mon discours puisqu'elle laisse inentamé l'embarras de Paul.Admettons que je lui pose cette question “Quelle est, de ces trois phrases, celle que vous comprenez le mieux ?”. Nous avons accordé à Paul le goût et le souci du sens. Sans doute répondrait-il : “Je ne sais rien de ces gens que vous nommez “Aristote”, “Descartes”, “Spinoza””. Je soupçonne qu'ils doivent être assez anciens car on n'entend plus, de nos jours, dire des choses de ce genre. La phrase qui m'étonne le plus est la dernière. Je sais bien qu'un caillou est fait d'une certaine substance. Mais je ne comprends pas comment cette substance pourrait être dit “infinie”. L'autre jour à la télévision, j'ai entendu quelqu'un dire que, peut-être, l'univers était infini. Mais quelqu'un d'autre lui a aussitôt répondu que ce n'était pas vrai du tout. Je ne sais qu'en penser, ni s'il faut en penser quelque chose. Il est bien possible que ce Spinoza ait voulu dire que si l'univers est infini, alors la substance dont il est fait doit l'être, elle aussi. Tout cela est bien étrange. Et, pour tout vous avouer, je n'y comprends rien”.Laissons Spinoza en effet. Peut-être y reviendrons nous en une autre occasion. Mais la phrase attribuée à Aristote ? Qu'en pensez vous ?Je la trouve bizarre. Les mots dont j'ai l'usage “second”, “genre”, “espèce”, sont assemblés d'une façon surprenante, dans leur relation à ce que je crois reconnaître sous le nom de substance. Pour moi “substance” désigne ce dont une chose est faite, ce qui se retrouve toujours en elle, permet de comprendre ses qualités et de la distinguer d'une autre : le sel par exemple, le sucre ou le vinaigre. Les cuisiniers ont appris à mélanger des substances de façon à composer leurs qualités pour obtenir des effets agréables. Je me demande si cet Aristote n'a pas voulu faire quelque chose qui ressemblerait à un livre de cuisine. Je le soupçonne à c ause de l'usage qu'il faut du mot “seconde”. S'il parle de substances secondes c'est certainement parce qu'il croit à des substances premières. Je suppose qu'il veut dire que la cuisine nese fabrique pas n'importe comment. SI vous faites un ragoût de mouton vous ne commencez pas par faire bouillir du sel. Vous faites sauter le mouton d'abord. Il faut aussi prendre garde à ne pas le faire disparaitre par combustion à la cuisson. Ce que vous mangerez devra être du mouton et non du sel, du laurier et de l'eau ayant le goût du mouton. Je dirai donc pour ma part que relativement à la réalisation du ragoût, le mouton doit toujours demeurer “substance première” et les autres “ingrédients”, sel, poivre etc.. “substances secondes”. Pensez vous que j'aie compris quelque chose à cette phrase étrange ? Car, je vous l'avoue, je ne saisis pas ce que viennent faire ici les espèces et les genres”.C'est que votre gourmandise vous égare. Vous ne pensez qu'à la cuisine. Mais après tout cet Aristote n'était peut-être pas toujours cuisinier. Supposons qu'il ait-été principalement éleveur de chevaux de course, de bétail pour la boucherie, de chiens pour la chasse. Pensez vous qu'en ce cas il ait pu avec quelque bon sens prononcer où écrire la phrase en question ?Je ne vois pas bien à qui il aurait pu la dire dans l'exercice de sa profession. Il est plus probable qu'il l'aurait pensée pour lui-même et l'aurait inscrite pour essayer de mieux comprendre ce qu'il faisait en s'occupant de toutes ces bêtes. Je ne m'étonne pas en ce cas qu'il ait usé des mots “genre” et “espèce” puisqu'il selectionnait et fixait des espèces de chevaux, de chiens, ou de moutons. Mais c'est l'usage du mot “substance” qui maintenant m'inquiète le plus. En quoi cela peut-il l'aider dans la compréhension de son métier de penser que l'espèce est plus substance que le genre ? Il y a là un usage du mot “substance” que je ne comprends pas. A tel point que je me demande si je ne vais en revenir à la cuisine. A votre tour de m'étonner. Je vous étonne parce que vous n'êtes pas assez gourmand. SI vous aimiez croquer du chocolat à la pâte d'amandes vous sauriez ce qu'il en est de ce qui est nommé “substance”. Ce qui fond dans votre bouche, très lentement, ce n'est pas l'amer, ni le sucré ni le moelleux. Bien d'autres choses sont amères ou moelleuses. Seul fond le chocolat irremplaçable et qui de ce fait, fait éclater son mélange propre : amer doux-moelleux. Ces qualités sont inséparables de la substance singulière qui va s'incorporer à la votre. J'ignore tout de votre Aristote. Mais, pour mon compte, j'auais tendance à appeler substance première, dans l'ordre de la gourmandise, ce qui exige d'être consommé lentement en faisnt éclater le mélange de ses qualités singulières. Mais Aristote ? Nous l'avons imaginé éleveur et non confiseur ?J'y viens, puisqu'il faut me plier à votre jeu stupide. De même que pour jouir des qualités du chocolat il me faut un morceau de chocolat bien particulier, de même pour apprécier les qualités du chien à la chasse, il me faut un chien singulier et que j'aie appris à connaître. Il en va de même du cheval, si je suis cavalier, et de la viande du mouton, si je la fais cuire pour la consommer. J'ai tendance à nommer “substances premières” ces êtres individuels que je vois, dont je me sers. SI je dis que j'aime manger du mouton, je ne veux pas dire par là que j'aime l'espèce mouton, mais un mouton particulier, bien qu'il puisse chaque fois être un autre et demeurer conforme aux caractères de l'espèce qui, elle, ne se mange pas. Je suppose que votre Aristote a voulu dire quelque chose de ce genre. En admettant qu'il ait fait métier d'éleveur, il avait en vue les produits de son élevage (chevaux ou volailles, peu importe) et ces produits, destinés à l'usage où à la consommation ne pouvaient être que des animaux particuliers : tel cheval, tel poulet. Je suppose qu'il appelait “substances premières” ces bêtes singulières qu'il destinait à un usage bien déterminé. Ce que je comprends moins c'est cette hiérarchie qu'il semble instituer entre diverses sortes de “substances”. L'usage du “plus” et du “moins” m'étonne. Je suppose qu'il veut dire que plus on s'éloigne des individus moins on a affaire à des “substances”. Mais pourquoi donc utiliser le mot “substance” en ce cas là ? Peut-être n'est-ce là qu'un abus de langage, dû aux exigences de son métier d'éleveur, qui l'obligeait à respecter les propriétés des espèces et des genres : il ne pouvait pas agir de la même façon envers les chiens et les chevaux, ni à plus forte raison envers un arbre et un animal. Il aurait donc utilisé le mot “substance” en ce cas aussi pour marquer le poids des contraintes qu'il lui fallait subir, chaque individu devant être traité selon son espèce et conformément à son genre. On n'a jamais fait grandir un chiot en lui arosant les pieds. Enfin ... Je ne sais pas si j'ai compris ce qu'il fallait comprendre. Peut-être votre Aristote n'a-t-il jamais été ni cuisinier ni éleveur. Il reste que cette phrase est sans doute le fait d'un homme qui a eu affaire aux bêtes. Vous me dites qu'il était philosophe. Peut-être l'était-il dans la façon dont il croyait devoir parler de ces bêtes, avec toutes ces histoires de substance, d'espèce et de genre.En somme cette phrase vos paraît compréhensible ?Elle ne heurte pas le bon sens. Loin de là. Je n'en dirai pas de même de celle de Spinoza ; le sens commun ne s'y retrouve pas.Et la phrase de Descartes ?Mon obstacle principal est d'ordre grammatical. Il me faut un effort pour en tenir ensemble tous les éléments. De plus il y manque quelque chose. Je ne vois pas à quoi se rapporte le mot “en”. Il faudrait lire ce qui précède et ce n'est pas la règle de notre jeu. Mais peut-être avez vous le droit de m'aider en me le disant. Je dois vous avertir aussi que, pour Descartes, le jeu est faussé ; on m'en a parlé à l'école et j'en ai même lu des morceaux. On m'a appris les règles de sa méthode. Mais je suppose que pour jouer avec vous il me faut oublier tout cela.Oui. OubliezD'accord, si vous me dites à quoi se rapporte “en”, dans le membre de phrase : “lorsqu'on en rencontre quelqu'un”.“En” se rapport à attribut. Je ne vous en dirai pas plus. C'est vous qui jouez.Je m'en contenterai car “attribut” est un mot dont je connais l'usage en français. J'ai appris la grammaire autrefois, et on m'a dit que lorsque j'entends : “la neige est blanche”, “blanche” est attribut et “neige” sujet. J'ai lu aussi d'un premier président de cours d'assises qu'il était entré au prétoire revêtu des “attributs” de sa fonction. J'aperçois quelque chose de commun à ces deux usages. Il me semble qu' “attribut” désigne une marque distinctive qui s'applique à un objet (homme, chose) et, sitôt nommée, permet qu'on le reconnaisse. Cependant l'emploi par Descartes du mot “recontrer” me dérange. Sans doute veut-il dire “lorsqu'on entend un nom d'attribut, ou lorsqu'on y pense soi-même”. On rencontre des choses, blanches, rouges, grandes, petites etc. On ne rencontre pas la “grandeur” ou la “blancheur”. En revanche “être rouge”, “être blanc”, cela peut se dire avec bon sens. A condition pourtant d'avoir dans l'esprit l'idée de quelqeu chose susceptible d'être rouge ou blanc. Je suppose que Descartes a voulu dire que nous ne pouvons pas penser de propriété qui ne serait propriété de rien. Il a dû nommer “substance” le “quelque chose” à quoi une propriété se rapporte et qu'elle distingue. Je crois qu'il a eu raison car sa phrase concorde sans difficulté avec ce que l'usage de la langue française m'a appris du sens des mots “substance” et “attribut”. Interrompons ici notre dialogue, pour réfléchir à son statut et à la situation respective des deux personnages. L'un deux a été nommé “Paul”. Comment nommer l'autre, celui qui propose le jeu ? Il me paraît bon de le nommer “X”. C'est un nom indéterminé, le nom d'une variable. On peut donc lui substituer des noms d'individus. Pas n'importe lesquels cependant : ces noms devront désigner des gens qui auraient navigué sur les mêmes eaux que moi qui écris aujourd'hui ces mots, et vu à peu près les mêmes paysages. Ils auraient, à leur façon, voyagé dans le Corpus des philosophes, si bien que le nom “X”, désigne un individu quelconque pris parmi ceux qui auraient, par quelque côté, une expérience relativement riche de ce corpus. Moi, ou quelque autre, la chose est sans importance pour l'instant.Dans l'affaire qui nous occupe X ment à un certain degré. Il feint de ne pas savoir ce qu'il sait. Il fait semblant d'abandonner Paul au hasard et se donne l'air d'avoir quelque chose à apprendre de lui. Au premier regard, de Paul à X, la relation est d'inégalité. X reste le maître de ses ruses. Paul cherche “naïvement” le sens de ce qu'il entend. Cependant X ne prononce aucune parole mensongère : il ne désire pas tromper Paul. Seule sa posture est mensongère. Il fait semblant de s'être retiré lui-même du champ de la Philosophie et de s'en remettre à Paul du soin de l'y insérer à neuf. Or faire semblant n'est pas nécessairement une marque de perversité. Ce peut-être un signe d'inquiétude : une manière de tenter de se tirer d'affaire au moyen de quelque détour. Peut-être X souhaite-t-il devenir une sorte d'anachorète. Il aurait trop lu, trop entendu, trop dit. Il voudrait s'installer au désert, là où rien ne résonnerait de ce qu'il sait déjà. Et il aurait suscité ce personnage de Paul, pour pouvoir l'écouter et échapper par là (qui sait ?) à ce trop-plein de sens. A demi étouffé par les textes, sa crainte serait d'y périr tout à fait. S'il en est ainsi la relation de nos deux personnages n'est plus d'inégalité. Dans le dialogue chacun joue son rôle et le jeu n'a pas de maître. X ne peut faire autrement que de choisir ses ruses. Il fait semblant de s'en remettre au hasard par crainte de la noyade. Paul ne peut faire autrement que se mouvoir dans le champ du langage commun. Chacun est pris, à son lieu, dans un trop plein de sens. Personne n'est le maître du jeu. Aucun débat non plus entre nos deux personnages. Ils ne se disputent pas le sens des phrases proposées. Paul est par hypothèse absent du domaine de la philosophie. Mais cette absence ne l'empêche nullement de chercher à savoir de quoi il y est parlé. X n'est pas un adversaire : seulement quelqu'un qui écoute et, peut-être, en sait plus qu Paul au sujet de ces mots “substance”, “attribut” etc. Mais ce savoir supposé se dérobe toujours devant Paul. X n'est nullement l'analogue d'un dictionnaire de Philosophie, puisque Paul est dans l'impossibilité de le consulter à sa guise. En revanche X laisse à Paul toute liberté de dire ce qui lui parait convenir à cette situation d'examen. Il est prêt à accepter de Paul les hypothèses les plus étranges (Aristote cuisinier) pourvu que ces hypothèses aidentà dire quelque chose de sensé à propos de ces phrases que le hasard a livrées.Or si la situation de nos deux personnages n'est ni d'inégalité ni d'opposition il nous reste à chercher à la définir. Et ce d'autant qu'elle n'est nullement “socratique”. X ne suppose pas chez Paul un rapport primordial et oublié à une vérité dont lui, X, disposerait pleinement. Il ne se propose pas, par le jeu et l'enchaînement de ses questions, de révéler à Paul, dans toute sa force et sa clarté, son rapport natif mais obscurci à cette vérité commune. A l'égard de Paul X est simplement curieux. Et Paul est toujours prêt à satisfaire cette curiosité ; il est de bonne humeur. Plus qu'elle ne l'inquiète, l'étrangeté de la langue philosophique l'amuse plutôt.Il nous faut cependant, comme dans le cas “socratique”, supposer qu'il existe entre nos deux personnages quelque complicité : un domaine dans lequel ils peuvent vérifier leur accord et du même coup mesurer leur distance. Cette situation apparaît clairement à propos de la phrase d'Aristote et de l'usage qui y est fait du mot “substance”. X laisse Paul s'exprimer à sa façon : dans son champ sémantique usuel. Ce champ est aussi le sien. Il est donc prêt à admettre l'hypothèse d'Aristote cuisinier pour autant qu'elle permet de reconnaître quelque sens à l'usage des adjectifs “première” et “seconde”. Lui-même propose, non sans malice, puisqu'il a lu l'Histoire des animaux, l'hypothèse d'un Aristote éleveur. En cela il se conduit explicitement en complice de Paul. Jusqu'à ce point la relation entre Paul et X est de bonne réciprocité, semble-t-il : chacun se plie à la demarche de l'autre. Mais ce n'est là qu'un faux semblant. X se garde bien de dire à Paul ce qu'il sait (ou croit savoir) de l'histoire du mot “substance”. Il ne lui dit pas que ce mot, latin d'origine, est d'une autre contexture que le mot grec (ousia) qu'il traduit. Il dérobe à Paul l'expérience qu'il a acquise, dans l'exercice de sa profession, du champ sémantique dans lequel se mouvait Aristote. Cette dérobade est exigée par la règle du jeu, puisque X feint de s'en remettre à Paul au suejt de la question qui l'inquiète “Qu'ai-je lu au juste sous le nom de Philosphie ?”. Entre nos deux personnages la réciprocité est essentiellement dissymétrique. C peut se faire complice de Paul. Paul ne pourra jamais, s'il demeure en son champ, jouer jusqu'au bout le rôle de complice de X. Ou du moins il ne le pourra que dans la mesure où X continuera de dérober son savoir. Mais comme cette “dérobade” n'a d'autre origine que l'inquiétude de X, cette dissymétrie n'entame en rien la relation de réciprocité. Elle la caractérise seulement.Cette dissymétrie apparaitra plus clairement si nous supposons qu'entre les deux interlocuteurs les rôles ont renversés. Paul demande à X “qu'en pensez-vous ?”. Il est peu probable que X ait à répondre quelque chose qui pourrait satisfaire Paul. Il lui faudrait pour cela briser la règle du jeu ; devenir, pour un temps, le professeur de philosophie de Paul. Il feindrait alors de disposer du savoir dont précisément l'absence l'inquiète : “qu'en est-il de la philosophie”. De Paul à lui s'instituerait une relation d'inégalité pédagogique. Au lieu de manifester son inquiétude en dérobant le savoir qu'on lui suppose, il déroberait son absence de savoir. Peut-être pourrait-il tenter de se mettre” à la partie de Paul”. Mais il lui faudrait alors jouer à l'égard de lui-même le rôle que précisément, selon la règle du jeu institué, Paul a joué auprès de lui. Il ne pourrait oublier en répondant à la question de Paul la question même que lui X lui aurait posée “Qu'en pensez-vous ?”. Même si l'autre demeurait muet et attentif, X ne pourrait, pour continuer d'enchaîner son discours éviter de se demander “qu'en pense-t-il ?” et d'adapter la suite de ses paroles aux réponses possibles qu'il imaginerait. Sinon ce discours professoral ne serait pas une réponse à la demande de Paul, mais un monologue qui ne s'adresserait à personne.La dissymétrie dans la réciprocité consiste donc en ceci : X peut être jusqu'au bout (i.e tout le temps que dure l'échange) le complice de Paul ; Paul ne peut pas être au même degré le complice de X, en raison de ce que X lui dérobe. Mais la demande de X à Paul (“Qu'en pensez-vous ?”) est toujours implicitement présente dans toute demande que Paul adresserait à X, si les rôles venaient à s'inverser. Cela veut dire que X devrait, pour répondre à Paul; faire comme s'il lui laissait la parole, ou du moins se substituer lui-même à ce Paul qui pourrait lui parler.Reconnaître cette réciprocité dissymétrique nous permet de répondre affirmativement à la question : “ce jeu est-il sérieux en dépit de son apparence arbitraire ?”. Convenons de nommer “sérieux” un dialogue dans lequel chacun croit qu'il a quelque chose à apprendre de l'autre. Le nôtre l'est en ce sens puisque Paul désirerait apprendre de X la signification qu'il donne aux mots “substance”, “attributs” etc. et que X souhaiterait que les réponses de Paul le déchargent de son inquiétude au sujet de ce qu'il croit savoir au mieux : la philosophie et son langage. Là est la part de réciprocité. Toutes les opérations permises à X ne le sont pas à Paul. Et cependant (eu égard à la nature de la question “qu'en pensez-vous ?”), aucune opération n'est possible pour X si certaines ne le sont pas pour Paul. Il reste que toute opération permise à Paul l'est à X, sans réversibilité. C'est en cela que consiste fondamentalement le sérieux du dialogue. En lui se rassemblent sans s'affronter deux formes de non-savoir. Cela veut dire que la “naïveté” de Paul doit être aussi celle de X qui l'écoute : il faut qu'il en fasse son affaire.Me voici donc revenu à mon point de départ, moi qui ne suis ici qu'un certain X ; à cette question que je me posais : qu'avais-je à répondre si quelqu'un (le Paul quelconque) me demandait “Qu'as-tu lu, écrit, ou enseigné au juste ?”. Le non-savoir de ce Paul répondrait au mien, puisque la question que je me pose concerne la question éventuelle qui me serait posée. Le jeu, en apparence absurde, que j'ai proposé en tant qu'X n'avait d'autre fonction que de pousser à sa limite cette situation à l'égard de mon propre non-savoir, lequel s'accroche toujours au non-savoir d'un autre. Tel est le sérieux de ce jeu : il concerne la médiation réciproque de ces deux formes de non-savoir. La réciprocité dissymétrique de nos deux personnages n'est que la manifestation d'une forme-limite de cette médiation : sa représentation grossièrement conforme, mais dans laquelle ses traits se trouvent agrandis et accusés. Ainsi nous trouvons-nous contraints d'aborder le côté sérieux de notre affaire. Et ce d'autant que c'est bien moi (X) qui ai suscité ce Paul, objet de ma curiosité. Et qui suis-je, à vrai dire, pendant que j'écris, sinon la relation mobile des deux personnages -limites que j'ai imaginés. Je suis l'un et l'autre et l'un par l'autre : dissymétrique relativement à moi-même qui me pose ces questions. C'est cela qu'il nous faut tenter d'éclaircir.Si, dans ce qui précède, j'ai semblé marcher à la va comme je te pousse, prenant tour à tour les rôles de Paul et de X, le moment n'est-il pas venu de reprendre mes cartes pour récapituler et mieux comprendre mon chemin ? Sans doute le faut-il. Et puisque l'épreuve qu'en tant qu'X j'ai fait subir à ce Paul imaginé, n'était autre chose qu'un embryon de réponse à la question qu'un autre m'aurait posée (“Qu'avez-vous pratiqué ?”), c'est la racine de cette dernière question qui doit être examinée. Pourquoi, diable, ai-je supposé qu'elle m'était adressée ?